Rares sont les jours où le Conseil supérieur de la magistrature (CSM), la cour d’appel de Paris, les syndicats de magistrats et le ministre de la Justice parlent d’une même voix. C’est pourtant ce qui s’est produit jeudi 15 octobre 2026 autour de Youssef Badr, vice-président adjoint au tribunal judiciaire de Bobigny (Seine-Saint-Denis), cible d’insultes et de menaces depuis la parution d’un numéro du magazine Frontières qui lui est consacré.
Un numéro de 24 pages sur le magistrat
Dans son édition en kiosque depuis mercredi, Frontières, magazine aux positions identitaires et hostiles à l’immigration, fait sa une sur le juge avec les titres « Justice politique » et « L’énigme Youssef Badr ». Sur 24 pages, il exhume d’anciens messages et entretiens du magistrat, qui fut porte-parole de la garde des Sceaux Nicole Belloubet au début du premier quinquennat d’Emmanuel Macron, et s’interroge : ses prises de position en faveur de la diversité « sont-elles compatibles avec le devoir de réserve des magistrats et peuvent-elles garantir au justiciable un traitement impartial ? ». Sur X, le magazine l’a qualifié de « juge rouge ».
Le contexte est sensible : Youssef Badr présidait en juin la formation du tribunal correctionnel de Bobigny qui a condamné Erik Tegnér, fondateur et directeur de la rédaction de Frontières, à six mois d’emprisonnement avec sursis et 10 000 euros d’amende pour avoir divulgué, dans une enquête publiée en 2025, les données personnelles d’avocats spécialisés en droit des étrangers. Dans son éditorial, Erik Tegnér condamne « les insultes racistes et les menaces » visant le juge, tout en défendant la légitimité de son enquête, selon Le HuffPost.
Une réaction en chaîne de l’institution judiciaire
Youssef Badr a indiqué sur X recevoir « de nombreux messages d’insultes et de menaces, comme en juin dernier », lorsqu’il avait déjà porté plainte. Dans un communiqué, le premier président de la cour d’appel de Paris, Jacques Boulard, a exprimé sa « très vive inquiétude », jugeant ces attaques « inédites et très préoccupantes » par « leur ampleur, leur persistance et la variété des supports utilisés ».
Le CSM, garant de l’indépendance de l’autorité judiciaire, a condamné une « campagne médiatique de dénigrement, d’attaques et de menaces » visant personnellement le magistrat. Il rappelle que « dans un État de droit, les décisions de justice se contestent par l’exercice des voies de recours » et met en garde contre « un risque de déstabilisation et de discrédit de l’institution judiciaire ».
Interpellé dans la journée par les syndicats de magistrats, le garde des Sceaux Gérald Darmanin a annoncé jeudi soir avoir appelé le juge : « Aucun magistrat ne doit être menacé ou insulté dans une démocratie fière de son État de droit. » Le parquet de Paris a pour sa part indiqué examiner la publication et les commentaires auxquels elle a donné lieu.
Liberté de la presse et protection des juges
L’affaire pose une question délicate, que chaque camp formule à sa manière. Pour Frontières et ses soutiens, l’engagement public passé d’un magistrat relève du débat d’intérêt général et peut légitimement être examiné par la presse. Pour l’institution judiciaire, la critique d’une décision est libre, mais la mise en cause personnelle d’un juge, suivie de menaces, fragilise l’ensemble de la justice. Le parquet de Paris n’a pas précisé à ce stade s’il entendait engager des poursuites.
Sources : communiqués du Conseil supérieur de la magistrature et du premier président de la cour d’appel de Paris, 15 octobre 2026 ; message de Gérald Darmanin sur X ; RTL ; Le Parisien ; L’Obs ; Le HuffPost ; franceinfo.






