
Il était attendu au tournant. Au lendemain des violences et des pillages qui ont émaillé la mobilisation du 17 octobre, Emmanuel Macron s’est adressé aux Français dimanche 18 octobre à 20 heures, depuis l’Élysée (nous annoncions cette prise de parole dimanche midi). Entre sept et huit minutes et demie d’intervention, grave sur la forme, dont il ressort très peu de décisions nouvelles. Cet article est une analyse : les faits sont sourcés, le regard porté sur eux est celui de la rédaction.
Ce qu’il a dit, ce qu’il a annoncé
Le chef de l’État a cité la mairie de Limoges incendiée ou la résidence du préfet à Bordeaux (relire notre article du 17 octobre), et attribué les violences à des groupuscules d’ultragauche rejoints, selon lui, par de nombreux délinquants. Selon le ministère de l’Intérieur, cité par franceinfo, le bilan atteignait dimanche soir 2 397 interpellations et 997 policiers et gendarmes blessés.
Côté annonces : une cellule de crise présidée lundi par Sébastien Lecornu pour aider les commerçants, sans montant ni calendrier (ils réclamaient l’aide de l’État dès dimanche) ; des réunions à Matignon avec partis, syndicats, élèves et enseignants ; un déplacement dans le Golfe pour sécuriser l’énergie. Seule disposition sécuritaire : les préfets pourront, avec les maires, interdire certains rassemblements – un outil dont ils disposent déjà, l’article L. 211-4 du code de la sécurité intérieure permettant d’interdire toute manifestation de nature à troubler l’ordre public. Pas d’état d’urgence, et pas un mot sur Laurent Nuñez, dont une partie de l’opposition exige la démission (voir notre article de dimanche).
La fermeté en paroles : ce que montre le précédent de 2023
« Ceux qui ont détruit doivent payer. Ceux qui ont pillé doivent rembourser », a promis le président. La même fermeté avait été promise après la mort de Nahel. Le rapport du Sénat d’avril 2024 en mesure l’ampleur : du 27 juin au 7 juillet 2023, 672 communes touchées, environ 50 000 émeutiers estimés, 12 031 véhicules incendiés, 2 508 bâtiments incendiés ou dégradés – dont 273 locaux de police ou de gendarmerie, 105 mairies et 243 écoles –, environ 1 500 commerces vandalisés ou pillés, et près d’un milliard d’euros de dommages, dont 793 millions indemnisés par les assureurs.
En face : 4 282 gardes à vue, puis, au 1er juillet 2024, 4 825 condamnations, dont 1 071 de mineurs, et 1 547 peines de prison ferme ou en partie ferme, selon le ministère de la Justice. Rapporté aux 50 000 émeutiers estimés : environ un condamné sur dix, une peine de prison ferme pour une trentaine. Les tribunaux ont pourtant été plus sévères que d’habitude : 42 % de peines fermes, contre environ 23 % pour l’ensemble des délits. L’inspection générale de la justice relevait aussi 53 % d’incarcérations immédiates. Nous n’avons trouvé aucun chiffre public sur les peines réellement purgées ni sur les sommes remboursées par les condamnés. L’écart tient moins à la sévérité des juges qu’au petit nombre d’auteurs identifiés et jugés.
Cellules de crise : ce qui en est sorti
En 2023 aussi, les commerçants devaient être aidés vite. Concrètement : un délai de déclaration de sinistre porté de 5 à 30 jours, l’étalement des charges puis, trois semaines plus tard, une aide exceptionnelle de la protection sociale des indépendants plafonnée à 6 000 euros. La loi « urgence-reconstruction » du 25 juillet 2023 n’est devenue pleinement applicable qu’à la mi-septembre ; selon le Sénat, moins d’une commune sur cinq s’en est servie. Plusieurs régions ont aidé les commerçants sous forme d’avances remboursables ou de prêts à taux zéro : autrement dit, en les endettant. Pour être juste, la crise des gilets jaunes avait, elle, débouché en décembre 2018 sur une dizaine de milliards d’euros de mesures, dont l’annulation de la hausse des taxes sur les carburants.
Vie chère : la faute au Golfe
Sur le pouvoir d’achat, Emmanuel Macron a renvoyé la hausse des prix au conflit du golfe Persique, « auquel la France n’a pas pris part ». Seule mesure, antérieure : le 12 octobre, Matignon a annoncé la vente à prix coûtant de 10 millions de barils de gazole des stocks stratégiques, pour une baisse de 12 à 18 centimes par litre à partir du 1er novembre et pendant trois mois. Rien sur les salaires ni sur l’alimentation. L’argent public, lui, ne manque pas en volume : la dépense publique (État, collectivités et Sécurité sociale) représente environ 57 % du PIB (57,3 % en 2025 selon l’Insee), l’un des niveaux les plus élevés d’Europe, au deuxième rang de l’UE derrière la Finlande d’après Eurostat. Les prélèvements obligatoires atteignent 43,6 % du PIB.
2005, 2023, 2026 : le même scénario
En 2005, vingt-cinq nuits d’émeutes avaient conduit à l’état d’urgence, décrété le 8 novembre, pour un peu plus de 200 millions d’euros de dégâts. En 2023, les dommages ont été quatre fois plus élevés, et dès avril 2024 le Sénat proposait un schéma national de maintien de l’ordre en contexte émeutier. En 2026, une seule journée a fait près d’un millier de blessés chez les forces de l’ordre, et le président demande à nouveau de « tirer toutes les leçons » en matière de renseignement et d’anticipation.
Partis et syndicats : ce qu’ils ont dit
Le président somme partis et syndicats de condamner les violences. Voici ce qu’ils ont dit ; à chacun de juger. Le 15 octobre, La France insoumise appelait à participer aux mobilisations, avec ses élus sur le terrain. Samedi, Jean-Luc Mélenchon a mis en cause sur X la stratégie de maintien de l’ordre, accusant le préfet de police d’avoir organisé le désordre, rapporte TF1 Info. Dimanche sur LCI, il a qualifié de crime l’incendie de la mairie de Limoges : « J’ai toujours appelé à la non-violence », a-t-il déclaré selon Le Parisien. À la CGT, Sophie Binet assurait le 12 octobre que son syndicat serait présent partout où les conditions seraient réunies. Le communiqué confédéral du 17 octobre estime que le gouvernement « porte la responsabilité politique de la montée des violences » et appelle à une mobilisation pacifique, sans condamner explicitement les pillages. Le RN accuse LFI d’avoir organisé le chaos. À ce stade, aucune enquête n’établit de lien entre ces organisations et les auteurs des pillages.
« Le jour d’après », six ans plus tard
« Tirer toutes les leçons » rappelle le 16 mars 2020 : « le jour d’après, quand nous aurons gagné, ce ne sera pas un retour au jour d’avant », promettait Emmanuel Macron, avant d’appeler à « produire davantage sur notre sol » face à la pénurie de masques. Une vingtaine d’usines de masques ont ouvert ; beaucoup ont fermé face à la concurrence chinoise, comme la Coop des masques bretonne, déclarée en faillite en octobre 2022. Malgré France 2030 (37,2 milliards engagés fin 2024), l’industrie manufacturière pesait 9,6 % du PIB en 2024, contre 9,9 % en 2019.
Une volée de critiques et la balle à Matignon
De LFI (Manuel Bompard) au RN (Jordan Bardella) en passant par LR (Bruno Retailleau) et Horizons (Édouard Philippe), les réactions ont été sévères ; la CGT et le Snes-FSU ne voient aucune annonce pour la jeunesse ni sur la vie chère. À sept mois de la fin de son mandat, Emmanuel Macron renvoie l’essentiel à son Premier ministre. C’est de la cellule de crise et des concertations de la semaine que devront sortir, s’il y en a, des mesures concrètes, avant la journée intersyndicale prévue le 5 novembre.
Sources : Élysée (allocutions du 18 octobre 2026 et du 16 mars 2020), franceinfo, TF1 Info, Le Parisien, BFMTV, actu.fr, Le HuffPost, Sénat (rapport d’information n° 521, 2024 ; questions écrites), Assemblée nationale (réponse du ministère de la Justice, 10 décembre 2024), Inspection générale de la justice, ministère de l’Économie, France Assureurs, Insee, Eurostat, La France insoumise, CGT, Les Échos, Banque des Territoires, info.gouv.fr.






[…] L’allocution sans mesure d’exception. Annoncée dimanche dans la journée, l’intervention d’Emmanuel Macron a bien eu lieu à 20 heures et a duré entre sept et huit minutes et demie. Elle n’a comporté ni état d’urgence ni mesure sécuritaire nouvelle d’ampleur, comme nous l’avions relevé dans notre analyse de l’allocution. […]